29 janvier 2012

27 janvier 2012

Grands Requins Blancs près des côtes

photo : Chris Fallows. www.apexpredators.com

Chaque année, la ville de Cape Town et ses Shark Spotters s'attendent donc à voir les grands requins blancs quitter Seal Island et venir patrouiller plus près des côtes de False Bay (voir aussi le post précédent), et ce dès la fin de l'hiver Sud Africain, soit fin août-début septembre. Un "pic d'observation saisonnier" a lieu, quant à lui, d'octobre à janvier.

La saison commence en général par un communiqué de la ville, relayé par le site de la NSRI et par les médias, comme par exemple avec ce papier du Cape Times du 31 août dernier, qui rappelle au public la vigilance et les précautions d'usages. Les zones les plus sensibles à False Bay sont de manière régulière Fish Hoek et la bande de côte allant de Muizenberg à Macassar Beach.

Grâce au marquage des requins et aux données récoltées en Afrique du Sud depuis les années 2000, le phénomène peut être suivi de plus près par les scientifiques.





Le tableau ci-dessus recueille les datas sur 5 spots à False Bay, de novembre 2004 à janvier 2010. On peut voir que le nombre de requins repérés peut fluctuer fortement d'une année sur l'autre (ex: le mois de janvier à Muizenberg).

Ci-dessous, un tableau plus ancien couvre une période de 3 ans et 11 mois d'observations par les Shark Spotters.


A False Bay, cette migration saisonnière vers les côtes fait toujours l'objet d'un programme d'étude à long terme par les scientifiques du Save Our Seas Shark Centre.

Ces mouvements seraient en partie dû au cycle de reproduction des otaries de Seal Island. Celles-ci mettent bas en novembre-décembre, et les jeunes individus deviennent, au fil des mois, plus agiles et expérimentés, et donc plus difficile à attraper. En conséquence, les requins se réorienteraient sur d'autres proies.

Autre supposition, la migration de certaines espèces de poissons quand l'eau se réchauffe les mois d'été. A cette période, des bancs d'anchois, mulets ou sardines se déplacent plus près des côtes pour se nourrir, et ainsi attirent d'autres poissons tels sérioles, liches, cabillauds, qui à leur tour attirent d'autres plus gros prédateurs incluant certaines espèces de requins dont roussettes, requins renards ou requins cuivres. Ces derniers, ainsi que les raies, ou d'autres poissons de bonne taille font partie du menu d'été du grand requin blanc.

Le phénomène s'observe également tout le long du Western Cape. Près de Gansbaai et dans une moindre mesure à Mossel Bay, les requins blancs délaissent les îlots rocailleux où s'entassent les otaries pour s'aventurer en eaux moins profondes.


photo : White Shark Trust.
Du côté de Dyer Island et Gansbaai, des études menées par le White Shark Trust et Michael Scholl au milieu des années 2000 ont dessiné des tendances.

Entre septembre et fin janvier, les grands requins blancs sont également observés plus près des côtes, et à partir d'octobre en eaux peu profondes, près du bord, notamment du côté de Shark Bay, entre Dyer et Pearly Beach.

Assez curieusement, ils disparaissent presque tous en février et mars pour réapparaître en nombre aux alentours de Dyer Island et Geyser Rock vers avril.

Les datas collectées sur une période de 5 ans sur les requins de Dyer et ceux de Shark Bay font apparaître deux populations distinctes. Plus de 9 requins sur 10 vaquant dans les vagues de Shark Bay se trouvent être des femelles, tandis qu'à Dyer Island, le ratio se rééquilibre à 60% de femelles pour 40% de mâles.

Les femelles de Shark Bay présentent des traces fraîches de morsures par leur congénères mâles, autour des fentes branchiales et des nageoires pectorales, peut-être dues à de récents accouplements. La taille de ces femelles varie d'un extrême à l'autre; soit d'assez grande taille (plus de 4 mètres), soit beaucoup plus petit (moins de 2,50 m), ces dernières étant le plus représentées. On trouve peu d'individus de tailles intermédiaires, alors qu'à Dyer Island, la moyenne habituelle se situe dans les 3,50 m.

Plusieurs théories sont envisagées.

Zone de chasse ?
Envisagée en premier lieu, cette hypothèse est vite abandonnée. Les fonds sablonneux sont assez dépeuplés et dépourvus en proies potentielles. A part d'occasionnels bancs de dauphins de passage et quelques raies, la chasse en eaux peu profondes n'offrent guère de choix aux abords de Shark Bay. De plus, sur cette zone, les requins ne semblent pas être en mode chasse. Ils se montrent très peu réceptifs aux stimuli du chum, de la traîne mise à l'eau, contrairement à Dyer Island, où ils investissent rapidement les alentours des bateaux de Shark diving.

Nurserie ?
Les requins blancs sont ovovivipares (les oeufs se développent et éclosent dans l'utérus de la femelle) et le temps de gestation pourrait aller jusqu'à 18 mois. Chez quelques espèces de requins, on observe un comportement d'inhibition alimentaire sur les femelles gravides (ou quand elles viennent de mettre bas). Cette inhibition permettrait au requin nouveau-né de ne pas devenir la proie de sa propre mère. Certaines espèces de requins utilisent ces eaux calmes et peu profondes pour mettre bas et pour permettre au jeune d'arriver à maturité. Les individus de petite taille observés à Shark Bay pourraient correspondre à ces jeunes requins blancs nouveaux-nés.

L'accouplement ?
L'accouplement, ainsi que la naissance de grands requins blancs, n'ont toujours pas été observés précisément. On suppose qu'il se déroule de manière similaire aux autres membres de sa famille, les lamnidés. Il se pourrait que les eaux peu profondes permettent un accouplement plus aisé, les mâles devant s'accrocher aux femelles (d'où présences de morsures aux nageoires pectorales et dans la zone branchiales de celles-ci); la paire est obligée d'arrêter de nager, et ce faisant elle coule. Le peu de profondeur éviterait ainsi de couler sur des dizaines de mètres et permettrait une meilleure oxygénation du fait de la proximité des vagues qui brassent l'eau.

Ces études du White Shark Trust montrent que ces requins ont une intéraction et une activité sociale forte dans cette zone. Ils semblent nager d'une manière méthodique, parallèlement à la côte, se croisant à une fréquence qui n'est pas due au seul hasard. Le tout sans signes de comportement agressif ou de compétition entre les individus.

Depuis 2010, une nouveau programme de marquages et d'études est mené par le Dyer Island Conservation Trust sur la zone de Shark Bay.



Cette tendance migratoire saisonnière près des côtes n'est pas exclusive à l'Afrique du Sud.

Aux USA, elle est observée en Californie, en relation avec les zones d'agrégation de leurs proies favorites, lions de mer ou otaries. Le grand requin blanc semble également refaire une timide réapparition sur la côte est, en Atlantique Nord, une zone où il a été trop peu fréquemment aperçu durant les 20 dernières années.

Ainsi la ville de Chatham (Cape Cod, Massasuchetts) en fait maintenant l'expérience depuis 2007, où des grands requins blancs sont régulièrement repérés à partir de fin juin, occasionnant au passage quelques heures de fermeture de plages avoisinantes.
La raison? La présence d'une colonie de phoques gris qui a élu domicile sur Monomoy Island, au sud de la ville, et dont la population a fortement augmenté depuis la dernière dizaine d'année.

Monomoy Island, un grand requin blanc patrouille non loin des phoques. Photo : Massachusetts Division of Marine Fisheries.

Le biologiste Greg Skomal s'est rapidement intéressé à la question et dès septembre 2009, lui et son équipe réussissent à marquer avec succès les premiers requins blancs des eaux de l'Atlantique.

Les cinq requins tagués cette année là (et huit en 2010) ont permis à Skomal de suivre leur pérégrinations. Premiers résultats : les eaux plus au sud, de la Caroline du Nord à la Floride (et non le grand large comme on le supposait) semble être leur destination les mois d'hiver. Affaire à suivre.

Le parcours américain d'un grand blanc marqué en septembre 2009.


Quant à l'Australie, bien que relativement habituée à la présence des grands blancs dans ces eaux, particulièrement dans le sud, les données sont encore insuffisantes pour appréhender précisément les déplacements côtiers de ceux-ci.

Les études se poursuivent, notamment avec un programme de marquage mené par le biologiste Barry Bruce et le CSIRO.

En rouge, la position du requin blanc femelle au 8 juillet 2011.

La photo ci-dessous date d'avril 2011 et a été prise à Hawks Nest (New South Wales), près de Port Stephens. C'est sur cette même zone que l'équipe de Barry Bruce a marqué 3 nouveaux requins en octobre 2011, et dont on peut voir la position sur carte au 9 janvier 2012.


Tout récemment encore, l'endroit a refait parler de lui : trois requins blancs ont été signalés non loin de la plage il y a une dizaine de jours.

Il est probable qu'en Nouvelle Zélande ou dans le Pacifique Est (côte du Chili) les grands requins blancs suivent des chemins semblables le long des côtes en fonction des saisons et des proies disponibles, pinnipèdes ou poissons. Les données manquent.

Pour clore ce petit topo, finissons sur Shark Week. Avec ces différentes observations de grands blancs près des côtes, films et images à l'appui, la tentation était trop forte pour Discovery Channel. En août dernier, Shark Week a fait deux spéciales sur le sujet : Great White Invasion avec l'habitué Chris Fallows en protagoniste principal...


... et Jaws Comes Home traitant du cas Chatham... Jaws Comes Home ? (soit Les dents de la mer reviennent à la maison), le rapprochement était trop tentant - car Chatham se situe non loin de l'île de Martha's Vineyard, là même où se trouve la ville (fictive) d'Amity.

Comme d'habitude avec Shark Week, on retiendra de ces deux émissions quelques belles séquences mais on passera sur le propos qui ne s'embarrasse jamais de véracités scientifiques ou de considérations analytiques très poussées.


Sources et compléments (tous en anglais) :

Treknets and Inshore sharks, un article de Monique Fallows sur les requins blancs de False Bay (janvier 2011).

Shark Detectives, un article par Thomas P. Peschak et Michael Scholl publié dans le magazine Africa Geographic en septembre 2005.
Sharky Shore, article publié dans The Big Issue (décembre 2005).
→ le site du biologiste Michael Scholl

→ le report video d'ABC sur Youtube sur la présence des grands blancs à Chatham - sept 2009.
→ le report video du Boston Channel sur Youtube à Chatham - juil 2011.
→ une longue enterview audio de Greg Skomal par WGBH radio.

Infos et datas sur le programme australien mené par Barry Bruce et Save Our Seas.
→ une vidéo aérienne d'un jeune requin blanc repéré à Hawks Nest en mars 2011.

12 janvier 2012

Shark spotting à Fish Hoek


Fish Hoek, octobre 2011, la silhouette iconique fend la surface des eaux.

L'impact médiatique de l'épisode Michael Cohen en septembre dernier (voir post précédent) a suscité l'étonnement et une certaine curiosité. Les jours qui ont suivi, la ville de Fish Hoek a vu des centaines de curieux se poster sur les hauteurs pour tenter d'apercevoir le ou les fameux Carcharias.

Pourtant les habitants de la péninsule du Cap et les scientifiques sont coutumiers du fait. Chaque année, les grands requins blancs patrouillent les eaux près des côtes de septembre à février. L'eau souvent claire de False Bay et les montagnes avoisinantes offrant de nombreux points de vues, le repérage devient assez aisé. Du coup, avec la nouvelle génération d'appareils photo-video, quasiment tout le monde peut documenter les aller-venues des grands squales.

Pour preuve, les petites séquences vidéos postées par le dénommé brucehimself sur Youtube. Visiblement résident à Fish Hoek, il a tourné la séquence après l'accident impliquant Cohen (toujours dans le post précédent) le 28 septembre, reprise en boucle par les médias.

Le 29 septembre, du même endroit, il filme à nouveau un requin blanc en balade...



Le 30, c'est également drapeau blanc-requin blanc...



... et le 2 octobre, même si les conditions météo sont moins bonnes, un requin est repéré vers midi.



Le 3 octobre, notre vidéaste ne spotte aucun requin... mais une baleine franche australe (Eubalaena australis) bondissante. La routine habituelle à False Bay quoi.

Mais le même jour, du côté de Clovelly Corner, et depuis la plage, des dizaines de promeneurs ont pu voir, enchantés ou médusés, un grand requin blanc nageant calmement non loin du bord. Deux vidéos sont encore en ligne sur Youtube pour témoigner de ce spectacle étonnant:





A la manière de la ville d'Hermanus et de ses baleines, Fish Hoek va t-elle finir par ravir la place à Gansbaai, et devenir la capitale mondiale des grand blancs ? En tout cas c'est assuremment l'un de seul endroit au monde ou l'on peut spotter ces grands prédateurs depuis la terre ferme. Un sacré privilège.

Brucehimself l'a d'ailleurs bien compris car il est à chaque fois aux premières loges, et en fait profiter le monde entier. Comme le 27 avril 2011 dernier, où il filme cette séquence avec en prime un kayakiste...



...(celui ci a bel et bien repéré le requin, et s'éloigne calmement mais rapidement)...ou comme avec ces séquences du 16 août et du 1er mai 2010.


lire aussi l'article (en anglais) du Cape Times du 4 octobre 2011, qui titre "Le shark 'spotting' décolle à Cape Town".